Entre tradition et modernité

Dès le XIXe siècle, les savonneries doivent défendent le procédé traditionnel de fabrication contre ceux qui urgent à une modernisation rapide et totale du produit. Les premiers pensent que le savon de Marseille est intimement lié à sa méthode de saponification, alors que les seconds y voient un noble mais dangereux archaïsme qui mènera cette industrie à sa perte.

Voici donc un extrait tiré une fois de plus du document de Louis Figuier (1819-1894), vulgarisateur scientifique de son époque. Notons que ces deux courants de pensées sont toujours en lutte de nos jours...

Les merveilles de l'industrie ou description des principales industries modernes (1873) - page 416.

 

C'est donc avec peine que nous avons vu dans plusieurs ouvrages récents, entre autres dans les Grandes Usines de M. Turgan, les fabricants marseillais représentés comme amis de la routine, rebelles au progrès industriel et se confinant dans leur vieux système de fabrication (1).

La vérité est que ces manufacturiers, fort au courant des progrès de l'industrie, n'ont laissé échapper aucune occasion de suivre et de s'approprier les innovations utiles. S'ils restent encore de nos jours fidèles au procédé marseillais, dit à la grande chaudière, qui remonte au temps de Louis XIV, c'est que ce procédé fut établi dès l'origine sur des bases si rationnelles et tellement complètes, qu'on n'a jamais pu en modifier le fond sans dénaturer le produit, et qu'en outre, ce procédé est le seul qui assure la loyauté de ce même produit, la marbrure étant, comme nous le verrons plus loin, une sorte de marque de bonne fabrication, une preuve écrite que le savon ne renferme que la quantité d'eau requise, et que le consommateur n'achète point de l'eau pour du savon.

Si les fabricants marseillais font tous leurs efforts pour maintenir dans sa pureté le véritable type du savon marbré ou savon de Marseille, ce n'est pas, comme on le leur a reproché dans plus d'un ouvrage, dans plus d'un rapport aux Expositions nationales, parce qu'ils se complaisent dans la routine, et qu'ils résistent au progrès. Ils ont expérimenté tous les systèmes nouveaux, ils ont su s'en rendre compte, car leur intérêt leur dictait cet examen.

S'ils persévèrent dans leur vieux procédé, c'est que leurs propres expériences leur en ont démontré la valeur, c'est que leurs pères leur en ont transmis la tradition, en leur recommandant de la respecter.

Ils préfèrent continuer un système de fabrication honorable, mais dont les bénéfices sont restreints, que d'adopter des procédés dont la fraude, à divers degrés, est, comme nous le verrons bientôt, la base principale; car on peut, avec certains corps gras, comme l'huile de coco, introduire dans un savon des quantités d'eau énormes, qui en font un produit frelaté, indigne d'une industrie qui se respecte.

A ce point de vue, il est injuste de prétendre, avec M. Turgan, avec M. Forcade1, que les fabricants marseillais résistent au progrès. On ne saurait honorer de ce nom une innovation industrielle qui ne s'exercerait qu'au détriment de la qualité du produit et aux dépens de l'acheteur.

1. « Au milieu de ce mouvement marseillais si puissant et si décisif, l'industrie savonnière semble au contraire, sinon s'éteindre, du moins s'étioler. Il y a pour cela des causes accidentelles, mais la principale et la plus grave est une sorte d'entêtement des fabricants a ne pas vouloir suivre les progrès de la science moderne, à ne pas vouloir comprendre qu'à côté des chemins de fer, les diligences, même parfaitement établies et consciencieusement menées, ne sont plus possibles. » (Turgan, Grandes Usines, t. II, p. 82, la Savonnerie Arnavon.)